L'antiracisme poétique et Booba


Il a quelque chose de beau, tout de même, ce livre. Il appelle une lecture soignée parce qu'il est écrit avec ce même soin, dans une forme glissante, fluide et pleine de caractère. Beau aussi dans ce qu'il soulève et dans son optimisme face à un constat amer : les barbares ont perdu, et l'humanité avec eux.

Dans cette petite centaine de pages, on retrouve quelques propositions qui ne seront pas étrangères aux adeptes de l'antiracisme (l'aliénation du dominant, par exemple), mais aussi quelques concepts plus pointus. Celui qui est au centre de la thématique du livre consiste en une injonction à conserver en soi une part de barbarie ; celle qui à la fois définit l'étranger et l'exclut du champ de l'acceptabilité. Celle qui se reconquiert et se réapproprie, comme une forme de résistance.

Des figures comme Booba ou PNL sont ainsi invoquées comme assumant leur barbarie et puisant dans la vitalité et la puissance que peut offrir ce statut. En se revendiquant barbares, ils se posent en contre-pied de ce que l'intégrationnisme attend d'un descendant d'immigré et refusent d'endosser la docilité et la respectabilité, choisissant d'être des « monstres » plutôt que des « larves »1. Et, paradoxalement, en devant ces monstres, ils accomplissent ce que l'Empire voulait d'eux.

Pour moi qui ne connaissais de l'auteure que son lien avec le Parti des Indigènes de la République et entrais dans cette lecture sans aucun a priori, je dois l'admettre : je ne m'attendais pas à tomber sur une analyse de texte de Saddam Hauts-de-Seine à côté de Chester Himes. L'auteure s'appuie sur des références littéraires puis musicales comme tremplin pour pousser sa réflexion et on s'amusera de voir une étude avec un style littéraire juxtaposée au « Va t’faire niquer toi et tes livres » de B2O.

J'attends de me procurer La grande méthode pour me faire un avis définitif sur le style déployé mais, en ce qui concerne le contenu, c'est une belle lecture qui a, en plus, le don de ne pas s'éterniser.


Recommandé si tu :

  • Apprécies les lectures fluides et imagées
  • Veux de la politique avec du style
  • Souhaites passer des romans au concret, mais en douceur

Boîte à citations :

p. 39

L'ensauvagement est un processus intégrationniste. [...] nos monstres ne naissent pas à cause d'un manque de vous, ils naissent d'un trop de vous - trop de France, trop d'Empire. Ils naissent à votre contact et c'est à votre contact toujours qu'ils prennent forme et déterminent peu à peu leurs missions (auto)destructrices.

p. 67

Car comment les idéaux du progressisme libéral sont-ils vécus dans les banlieues ? Un micro-trottoir suffirait. Comme une grande entreprise d'hypocrisie du pouvoir qui se pare de ses plus beaux habits pour étendre son influence « civilisatrice ». Que toutes ces belles idées leur parviennent de la même main que celle qui leur maintient la tête sous l'eau ne peut être sans effet sur leur réception.


  1. Mohammed Din, Dieu en Barbarie, 1970 : « À force de vivre dans les ténèbres, nous avons fini par signer un pacte avec les monstres et les larves qui y trouvent refuge. Ce pacte, il faut le rompre à présent et oser regarder le jour, fixer notre soleil de Barbarie en face. » - citation reprise dans le livre.