Je suis venu, j'ai vu... Ai-je voté ?


Le visionnage de cet échange lors de la fête de l'Huma est conseillé avant d'attaquer la deuxième partie du texte, pour mieux en cerner le contexte.

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En ces temps de campagne, je me dois de l'admettre... Je ne suis pas électoraliste. Il ne s'agit pas là d'un esprit contradictoire arbitraire (bien que j'aie pu m'en rendre coupable plus d'une fois) : la Ve République a déjà démontré qu'elle n'avait de démocratie que la façade et que son président tenait plus du monarque que de l'arbitre discret d'un appareil de décision populaire.

C'est d'ailleurs un de nos derniers Louis (en l'occurrence, un François1) qui théorisait déjà lui-même du « coup d'État permanent » et des dangers de l'hyperprésidentialisme — avant d'user et d'abuser de celui-ci (en particulier du domaine réservé2 dont il ne se prive pas pour mener une politique désastreuse en Afrique3) une fois élevé au rang de Jupiter. Mitterrand aura ainsi prouvé, une fois n'est pas coutume, qu'incarner « la gauche » n'a jamais empêché personne de trahir jusqu'à ses propres mots.

La gôche au pouvoir ?

Alors, que dire et que penser de l'horizon 2027 en cas de victoire de notre gauche « de rupture » ? Les années Mitterrand nous offrent un parallèle retentissant sur ce que ça peut donner.

D'une part, l'arrivée du PS au pouvoir amène un certain allègement de la répression : suppression de la majorité des dispositions de la loi « Sécurité et Liberté »4 5 (qui, comme son nom l'indique, est de droite), abrogation de la loi « anti-casseurs »6, amnistie de certains délits commis en manifestation les années précédentes8, etc. L'appareil d'État tend à lâcher prise, sans être remis en cause dans son essence, bien entendu. Le maintien de l'ordre et l'économie libérale restent à l'ordre du jour, mais l'activisme et la participation aux manifestations publiques sont moins réprimés.

D'autre part, en facilitant l'accès de franges radicales de la gauche aux institutions, le PS finit par absorber, voire détruire complètement, des collectifs et associations de lutte autonomes. Ce phénomène est largement dû au rôle de relais politique joué par le PS : certains responsables de ces mouvements entrent dans les institutions gouvernementales par le biais de cabinets, et les revendications précises de quelques groupes sont partiellement satisfaites.

Ce faisant, le PS accentue la dépendance de ces mouvements à l'appareil gouvernemental et contribue à la professionnalisation et à la « conventionalisation » de groupements qui agissaient auparavant en marge des partis, réduisant l'amplitude possible de leur engagement. Pour aller plus loin dans l'ONGisation et la captation de l'activisme, voir L'Espace des mouvements sociaux de M. Lilian8, Le poids du politique de J.W. Duyvendak9 ou encore Écologie en Résistance de multiples auteurs/autrices10.

Un président « de gauche » n'est donc pas la panacée, non pas qu'on en soit surpris. La relative baisse de la répression d'État s'accompagne d'une inévitable captation des collectifs et associations d'activistes, et donc paradoxalement de moins de place dans le débat public pour les sujets radicaux, l'anticapitalisme, le décolonialisme, et j'en passe, qui se voient éclipsés par la gauche « légitime », si molle soit-elle, nouvellement au pouvoir.

Ne nous limitons pas cependant à une comparaison hâtive. Si le candidat insoumis n'a jamais caché11 son amour pour l'autre « vieux » et sait ignorer les nombreuses exactions de ce dernier, on ne peut pas pour autant résumer la FI à un équivalent du PS des années 80. Il est indéniable que le mouvement insoumis regroupe aujourd'hui des figures et des mesures qui flirtent presque avec l'anticapitalisme, le vrai, et une victoire de JLM en 2027 n'aurait de toute façon, de par la marche inexorable du néolibéralisme qui a transformé le paysage politique, pas la même saveur.

Je ne pense pas, pour ma part, qu'une FI au pouvoir trahirait autant que le PS (ce qui serait par ailleurs un exploit) a pu le faire, et que nous n'avons pas à craindre un tournant de la rigueur à la sauce Mélenchon. Par contre, l'absorption de mouvements autonomes, elle, a déjà en partie eu lieu...

Voter, pour le meilleur ou pour le P.I.R. ?

L'impulsion d'écrire m'est venue d'une intervention d'Anasse Kazib à la Fête de l'Humanité12 où il revient sur la question de la lutte sous un gouvernement de gauche. Le candidat de Révolution Permanente est, sans surprise aucune, d'avis qu'il est strictement impossible de travailler avec les réformistes ; c'est d'ailleurs cette vision (et sans doute un certain ego) qui explique son obstination à se présenter à l'élection présidentielle de 2027.

Pendant cette même intervention, Anasse interpelle indirectement Houria Bouteldja sur son renoncement à tordre le bras à la FI sur la question de la loi de 2004, ce qui entraîne une rétorque de l'ancienne porte-parole du P.I.R.13 que je trouve très précise (et dont j'encourage fortement le visionnage14).

À Anasse, qui reproche aux groupes antiracistes leur soutien à la candidature du « vieux » (et les accuse, par ce soutien, de renoncer à une partie de leurs revendications), Houria expose son point de vue sur le devenir de l'antiracisme politique : avec l'entrée de cet antiracisme dans le « conventionnel » et la marche contre l'islamophobie de 2019, dont les groupes radicaux étaient de facto exclus en faveur des organisations plus mainstream, l'acte de décès de l'antiracisme politique en tant que tel est signé.

Si ce changement de forme est contraint et subi, il ne conduit pas à la disparition des collectifs autonomes, mais plutôt à leur transformation : ils se retrouvent forcés d'agir non plus de façon strictement indépendante, mais en faisant pression directement sur ce parti de la gauche de rupture, qu'ils convainquent par ailleurs d'intégrer certaines de leurs revendications.

Cette stratégie repose sur un réalisme quant à leur position dans le champ politique. Privés de leur indépendance, Houria et les partisans décoloniaux agissent là où ils le peuvent, tout en évitant le piège de l'entrisme en gardant leurs distances et en conservant la possibilité de s'exprimer indépendamment – d'où la notion de soutien critique qui s'est imposée.

Le match Bouteldja-Kazib, bien qu'improvisé, se termine mal pour le candidat révolutionnaire, la première insistant sur son rapport stratégique à la FI et soulignant l'inutilité de la candidature du deuxième (tout en rappelant la forte proximité de leurs positions politiques).

Et Houria tape là où ça fait mal : quelle légitimité a RP à tenter de se tailler un bout d'un gras qu'il a en horreur ? Pourquoi dépenser tant d'énergie dans une campagne électorale qui ne leur donnera pas plus de visibilité que leurs activités habituelles ? Comment justifier cette opposition frontale quand elle n'apportera rien aux luttes portées par RP ? Anasse a en tout cas du mal à répondre à ces accusations et, comme souvent quand la question de sa pertinence est soulevée, il rame et bredouille...

Il est encore trop tôt pour spéculer sur les conséquences d'une victoire insoumise sur les mouvements militants. On ne peut, en étant honnête, même pas réellement deviner si la FI a incorporé des éléments de l'antiracisme politique par opportunisme, pour transformer une contestation sociale réelle en ressource politique, ou si ce tournant est authentique. Restons donc pour l'instant dans un soutien, a minima critique, si ce n'est contraint, aux réformistes, mais ne leur lâchons pas la grappe.

Il est sans doute vrai que porter un deuxième vieux au pouvoir n'apportera pas le changement radical dont nous avons besoin. Mais, de l'autre côté, ignorer le spectre du fascisme ne nous aidera pas non plus, sans parler de reconduire le rouleau compresseur néolibéral (représenté cette fois-ci par pas moins de six candidats !). La main molle et en grommelant, pour sûr, mais l'année prochaine, j'irai voter.